Pourquoi relire les classiques à l’heure de la retraite ?

La vie professionnelle laisse souvent peu de place à de longues lectures ou à la découverte d’œuvres oubliées. À l’heure où le temps se déploie à nouveau, nombreux sont celles et ceux qui retrouvent, à la retraite, un plaisir de lecture autrement vécu : la liberté de choisir, de relire et surtout de prendre le temps. Mais si Victor Hugo ou Balzac reviennent souvent dans les recommandations, des dizaines d’auteurs, parfois éclipsés par le temps ou les modes, méritent d’être remis à l’honneur.

À moins de 10% des Français déclarent lire les “grands classiques” de la littérature chaque année, selon une étude du CNL/IPSOS (2022). Pourtant, ces ouvrages offrent plus qu’une simple plongée dans l’histoire littéraire : ils permettent souvent de relire notre monde à l’aune d’autres époques, et d’en apprécier la profondeur, la finesse ou la fantaisie.

Redécouvrir le XIXe siècle hors des sentiers battus

George Sand, l’inépuisable

Figure polymorphe, très souvent résumée à quelques titres (comme La Mare au Diable), George Sand fut pourtant l’une des autrices les plus prolifiques de son temps : plus de 70 romans, sans compter ses récits de voyage, ses essais et une correspondance titanesque de plus de 40 000 lettres (source : BNF). Les romans champêtres, les manifestes sociaux ou les récits de voyage ouvrent un prisme inédit sur le XIXe siècle et la modernité, loin de l’image un peu figée de l’écrivaine en “pantalons d’homme”.

  • Ouvrage méconnu : Consuelo (1842), roman d’aventure musical et foisonnant, parcouru de réflexions sur l’art, l’exil et la place des femmes créatrices.
  • À retenir : Son influence sur la littérature européenne fut telle que Flaubert la considérait “incomparable” pour sa liberté de ton.

Joris-Karl Huysmans, l’inclassable

Si À rebours est connu des amateurs de décadence, l’œuvre de Huysmans regorge de textes singuliers, oscillant du naturalisme au symbolisme. Tantôt enquêteur du réel, tantôt arpenteur du mystique, il offre à ses lecteurs une exploration des marges de la société et de l’âme.

  • Ouvrage à découvrir : En Route (1895), récit d’un cheminement spirituel, subtil, très éloigné des clichés sur la morale du siècle.
  • Anecdote : Critique gastronomique à ses débuts, il a signé un Manuel pour les petits restaurants en 1878, témoignage savoureux du Paris populaire.

Des auteurs du XXe siècle trop vite rangés

Colette, entre sensualité et sagesse du quotidien

Longtemps réduite à Chéri ou Claudine à l’école, Colette fut non seulement une romancière d’une extraordinaire modernité sur le corps, la nature et l’amour, mais aussi une observatrice des mutations de la France rurale et citadine. Élue première femme présidente de l’Académie Goncourt (1949), son influence sur la littérature et la pensée féminine demeure centrale selon Le Monde.

  • À redécouvrir : Sido, véritable hymne à la mère et à l’enfance, sans nostalgie, où la langue vole au-delà de tout académisme.
  • Une phrase à méditer : “On ne possède jamais rien, pas même soi-même.”

Charles-Ferdinand Ramuz, la voix des paysages

Romancier suisse écrivant en français, Ramuz est souvent perçu comme provincial ou régionaliste. Pourtant, il invente dès le début du XXe siècle un style inédit, “dépaysé”, qui fascina Gide et les surréalistes (source : BNF / Nouvelle Quinzaine Littéraire). Il a su saisir dans ses romans la puissance poétique des Alpes et des vies modestes.

  • Œuvre phare : Derborence, roman d’une catastrophe naturelle, où s’esquisse la résistance obstinée à l’adversité.
  • À explorer : Ses chroniques sur la nature et le silence, à l’approche quasiment zen.

Le roman noir et l’humour : classique, mais pas scolaire !

Georges Simenon, le pluriel

Souvent réduit à l’univers du Commissaire Maigret, Simenon a signé près de 200 romans et 150 nouvelles, traduits en 55 langues (source : Le Figaro). Il reste le troisième auteur le plus traduit de langue française, derrière Verne et Dumas. Ses “romans durs” peignent des destins ordinaires saisis par l’absurdité ou la violence du monde, avec une acuité rarement égalée.

  • À lire (ou relire) : La neige était sale et Les gens d’en face, deux romans sombres, d’une modernité glaçante.
  • Anecdote : Simenon dictait jusqu’à 80 pages par jour à sa dactylo !

Marcel Aymé, du réalisme à l’irréel

Son humour, sa fausse légèreté et son goût du merveilleux font de Marcel Aymé un auteur atypique. Si beaucoup le connaissent pour Le Passe-muraille ou Les Contes du chat perché, ses romans pour adultes – tels que Uranus (1948) ou La vouivre (1943) – dépeignent une France tiraillée, sous Occupation ou face au progrès, avec une énergie satirique intacte.

  • Pourquoi y revenir ? : Ses récits décryptent les peurs et désillusions de l’âge adulte sous le vernis de la fantaisie, offrant une lecture à double niveau.
  • À relire : Ses chroniques parisiennes, véritables instantanés du quotidien de l’Entre-deux-guerres.

La littérature des femmes invisibles

De nombreuses autrices majeures furent longtemps effacées des anthologies. Depuis les années 2000, musées et universités redonnent à la “patrimoine littéraire féminin” la place qui lui revient (source : BNF, ouvrage collectif Femmes écrivains : IXe–XXe siècle). Quelques pistes pour élargir le regard :

  • Anna de Noailles : Première femme à accéder au grade de commandeur de la Légion d’honneur pour ses poésies et romans (Le Coeur innombrable), elle a influencé Rilke, Proust mais aussi Paul Valéry.
  • Marie Vieux-Chauvet : Figures lumineuses de la littérature haïtienne et francophone, ses romans comme Amour, colère et folie sont un cri contre la dictature et pour la liberté.
  • Rachilde (Marguerite Eymery) : Romancière “maudite”, critique d’art, elle scandalisa Belle Époque et symbolistes par ses portraits de femmes libres et subversives (La Marquise de Sade).

Sortir de l’Europe : ouvrir de nouvelles portes

Bien souvent, “classique” rime à tort avec littérature occidentale. Or, les œuvres issues d’autres continents permettent un décentrement fécond. Quelques noms à inscrire dans ses listes :

  1. Tayeb Salih (Saison de la migration vers le nord) : L’un des chefs-d’œuvre du roman soudanais, qui interroge la collision des cultures entre Afrique et Europe. Le roman a été élu “roman arabe le plus important du XXe siècle” par l’Académie arabe de Damas.
  2. Banana Yoshimoto : À la frontière du roman contemporain, elle a su faire entrer dans la modernité la tradition japonaise, notamment avec Kitchen, best-seller mondial traduit dans plus de 20 langues (source : The Japan Times).
  3. Chinua Achebe (Le monde s’effondre) : Premier grand roman nigérian, souvent donné pour modèle où repenser le colonialisme et ses conséquences (plus de 10 millions d’exemplaires vendus selon The Guardian).

Quelques conseils pour choisir et savourer ces lectures

  • Oser la lecture partagée : Les clubs seniors en bibliothèques nationales ou locales, les cafés littéraires et les plateformes en ligne comme Babelio permettent de croiser les regards, relancer les envies, découvrir d’autres interprétations.
  • Explorer les adaptations : Beaucoup d’auteurs évoqués ont vu leurs œuvres adaptées, en séries, films ou pièces (La Comédie-Française vient par exemple de rejouer Claudine à l’école de Colette à Paris en 2023).
  • Ne pas culpabiliser face à la difficulté : Certains classiques peuvent rebuter par leur style ou leur volume. La sélection de nouvelles ou de correspondances, les versions audio (disponibles en prêt gratuit sur le site de la BNF ou de la Bibliothèque Numérique Francophone) sont d’excellentes portes d’entrée.
  • Privilégier la lenteur : Revenir à la lecture, c’est retrouver une forme de présence à soi et au monde. Il n’y a ni obligation d’achever, ni rythme à tenir. Le plaisir prime sur la performance.

Apercevoir le monde autrement par la lecture

Redécouvrir les auteurs classiques, c’est non seulement enrichir son univers, mais aussi entretenir et stimuler la curiosité, la mémoire, le regard critique. À la retraite, la littérature s’offre comme une promenade sans plan arrêté, riche autant en émotions qu’en surprises. On retrouve la liberté d’explorer, seul ou à plusieurs, des rivages où la beauté, le questionnement, l’étrangeté n’attendent que d’être réveillés, pour faire vibrer la vie encore autrement.

Sources consultées : CNL/IPSOS, BNF (bibliothèque nationale de France), Le Monde, Le Figaro, BNF “Femmes écrivains”, The Japan Times, The Guardian, Nouvelle Quinzaine Littéraire.

En savoir plus à ce sujet :