Lieux de vie et d’évasion : quelle place pour les retraités ?

Ceux qui aiment humer l’odeur des livres ou feuilleter une revue dans le calme d’une médiathèque savent combien ces espaces publics peuvent être précieux. Mais aujourd’hui, alors que le numérique s’invite partout, les retraités fréquentent-ils toujours les bibliothèques ? Leur usage évolue-t-il face à la dématérialisation et à la multiplication des offres culturelles en ligne ? Sans nostalgie ni idéalisation, il est intéressant de se plonger dans la réalité de ces lieux, véritables carrefours de savoir et de rencontres.

Qui sont aujourd’hui les usagers des bibliothèques ?

La fréquentation des lieux de lecture publique a connu bien des évolutions ces dernières décennies. Selon le Ministère de la Culture, dans son étude sur la "Pratique des bibliothèques en France" (2022), environ 40% des Français déclarent avoir fréquenté une bibliothèque ou médiathèque au cours de l’année. Côté tranches d’âge, la répartition demeure très marquée : les publics scolaires et étudiants en constituent l’essentiel, mais la présence des adultes, et en particulier des personnes âgées, reste loin d’être anecdotique.

Le rapport "Les publics des bibliothèques municipales" (Ministère de la Culture, Observatoire de la lecture publique), fait état d’un chiffre récurrent : environ 18% des usagers réguliers ont plus de 60 ans. Si certains retraités hésitent à franchir le seuil par habitude – ou par crainte de gêner les plus jeunes – beaucoup ont conservé, voire retrouvé, le goût de la lecture partagée ou de la consultation in situ. D’autant plus que, pour nombre d’entre eux, le passage à la retraite peut susciter le désir de (re)découvrir, à son rythme, des plaisirs culturels délaissés faute de temps auparavant.

Les raisons d’une fidélité en demi-teinte

Un lien à la lecture fort mais évolutif

Il serait réducteur de parler d'une désaffection brutale. Les seniors lisent beaucoup : selon le baromètre SOFIA/SNE/SGDL (2023), plus de 80% des plus de 60 ans affirment lire au moins un livre par an, et près de 30% en lisent au moins un par mois. Cependant, lire ne signifie pas nécessairement se rendre dans une bibliothèque.

  • Accessibilité : L’emplacement géographique reste clé : les bibliothèques situées en centre-ville ou bien desservies enregistrent une fréquentation accrue des seniors, contrairement aux zones rurales mal dotées.
  • Mobilité : Les questions de transport et d’accessibilité réduite peuvent freiner les déplacements, surtout dans les territoires où l’offre de transport public est limitée.
  • Numérisation : Avec la montée du livre numérique, certains retraités – notamment les plus à l’aise avec les outils – privilégient l’accès à distance proposé par les médiathèques (prêts d’e-books, presse en ligne…)

Toutefois, beaucoup de retraités apprécient la médiathèque pour ce qu’elle offre en plus : sorties culturelles, ateliers, rencontres d’auteurs et le plaisir d’un espace partagé – éléments que le numérique seul ne peut offrir.

Portrait d’une "nouvelle génération" de seniors

Le visage des usagers âgés des bibliothèques a, lui aussi, changé. Loin des clichés, une forte proportion des plus de 60 ans sont aujourd’hui des lecteurs actifs, désireux de participer à la vie culturelle locale. Certains s’engagent comme bénévoles, d’autres profitent des ateliers numériques, des clubs de lecture ou des cafés-lecture spécifiquement pensés pour ce public.

D’après le rapport GfK Livres 2023, la catégorie des 60-75 ans est aussi l’une des plus dynamiques pour le prêt de livres audio, un format en pleine expansion chez celles et ceux qui cherchent à compenser une baisse de vue ou de concentration. Les statistiques de prêt montrent également un regain d'intérêt pour les romans policiers, la littérature classique, mais aussi les documentaires historiques ou sur la santé, thématiques particulièrement prisées par les retraités.

Les bibliothèques comme espaces sociaux pour les retraités

Rupture de l’isolement et moments de partage

Il serait injuste de résumer le public des bibliothèques à des lecteurs solitaires. Pour les retraités, ces lieux sont bien souvent l’occasion de briser l’isolement. Nombreuses sont les bibliothèques municipales qui organisent des animations intergénérationnelles, moments phares pour inciter les plus âgés à franchir le pas.

  • Tisaneries et cafés-lecture hebdomadaires
  • Ateliers mémoire ou numériques, souvent animés par des bibliothécaires ou des partenaires spécialisés
  • Rencontres littéraires avec des auteurs
  • Expositions, projections cinématographiques, conférences

Le rapport de l'Observatoire de la lecture publique souligne d'ailleurs que ces dispositifs affichent des taux de participation élevés de la part des seniors – souvent plus fidèles que le jeune public, du fait de leur disponibilité accrue. Dans les petites villes, de nombreux bénévoles qui font vivre ces équipements culturels sont eux-mêmes retraités, engagés dans la transmission du goût de la lecture.

Un exemple marquant vient de la ville de Laval, où la médiathèque Albert-Legendre accueille chaque année le "Printemps des retraités", mêlant ateliers d’écriture, contes, jeux de société et lectures collectives. Cette dynamique, que l’on retrouve dans bien d’autres communes, témoigne du rôle de locomotive sociale des médiathèques pour les plus de 60 ans.

De nouveaux services (et quelques défis)

L’adaptation aux attentes du public senior est devenue un axe majeur pour de nombreuses bibliothèques :

  • Livraison de livres à domicile pour les personnes à mobilité réduite ou hospitalisées (ex : service Bib’ à domicile à Paris, "Livres chez vous" à Toulouse)
  • Espaces silencieux réservés, sièges ergonomiques, ouvrages en gros caractères
  • Aide personnalisée à l’utilisation des ressources numériques

Malgré une prise de conscience croissante, certaines barrières persistent. Manque d’information sur les animations, représentations parfois intimidantes de la "grande bibliothèque", sentiment d’illégitimité à occuper ces lieux quand on n’est plus "étudiant". Les bibliothèques qui parviennent à surmonter ces freins sont souvent celles où l’accueil est le plus chaleureux et le plus inclusif.

Médiathèques et retraités à l’heure du numérique

L’essentiel d’un accès numérique (sans déshumanisation)

Un point clé à retenir : le développement de l’offre numérique n’a pas fait disparaître le besoin de lieux physiques. Certes, près de 20% des abonnés aux médiathèques françaises accèdent aujourd’hui à leurs ressources via internet (chiffres Ministère de la Culture 2022), mais seuls 35% des retraités se disent à l’aise avec l’emprunt d’ebooks ou le téléchargement de presse en ligne (Baromètre du numérique, Arcep, 2023).

Nombre de médiathèques jouent pleinement la carte de l’accompagnement : initiation aux outils numériques, découverte des catalogues en ligne, prêt de liseuses. Cette médiation, souvent saluée par les usagers, favorise l’appropriation progressive des nouveaux supports tout en conservant le lien humain.

Quand lecture rime avec sociabilité et engagement

Là où la bibliothèque rayonne, c’est dans sa capacité à accueillir : cercles de lecture, partages de souvenirs, ateliers d’écriture. Pour les retraités, ces espaces participatifs sont autant de puits de ressources pour continuer à "s’émerveiller, débattre, apprendre" – loin de l’image figée de l’usager vieillissant, passif ou isolé.

Quelques médiathèques, à l’image de la grande médiathèque de Valence, ont misé sur la co-construction avec les seniors : comités de lecture intergénérationnels, ateliers biographiques, transmissions de savoir-faire… Parce que le lien social, dans ces espaces, compte parfois autant que le livre en lui-même. C’est sans doute cette dimension qui explique la fidélité d’une partie des retraités à ces lieux, même à l’heure du tout-numérique.

Ce que disent les chiffres… et ce qu’ils ne disent pas

Difficile d’établir un portrait unique du senior-usager de médiathèque : la diversité des situations de retraite, de santé, de niveau de revenus, joue à plein. Mais les grandes tendances se dessinent :

  • La fréquentation des bibliothèques par les seniors varie considérablement selon les territoires (plus forte en milieu urbain et dans les zones bien dotées en équipements).
  • Le taux d’inscription des plus de 60 ans stagne autour de 18-22% (Observatoire de la lecture publique, 2022).
  • La crise sanitaire a eu un effet d’accélérateur pour le prêt à domicile et le recours aux ressources numériques, qui gagne lentement du terrain.
  • Les seniors représentent une part importante des bénévoles et des animateurs en bibliothèque : leur engagement fait souvent la différence dans la vitalité du lieu.

A contrario, les chiffres peinent à mesurer le rôle de lien social, souvent décisif chez les publics les plus isolés. Quelques enquêtes sociologiques, comme celles menées par le CEVIPOF, insistent sur l’importance de la bibliothèque comme espace "tiers-lieu", ni tout à fait privé, ni vraiment institutionnel, où le sénior peut s’informer, échanger, transmettre et sortir de l’anonymat.

Aller plus loin : bibliothèques de demain et seniors

Au cœur de villes comme de villages, les bibliothèques et médiathèques façonnent le paysage du "bien vieillir" en France. Pour demain, plusieurs pistes semblent émerger :

  • La diversification des collections (documents, jeux, DVD, outils numériques), favorisant de nouveaux usages
  • La rénovation des espaces physiques pour les rendre plus accessibles, confortables et intergénérationnels
  • Une programmation culturelle pensée pour et avec les retraités (projets participatifs, ateliers, débats…)
  • L’appui sur le tissu associatif pour lutter contre l’isolement social
  • L’accompagnement renforcé autour du numérique, pour concilier accès technologique et convivialité

Le défi n’est donc pas tant d’attirer "plus" de retraités que de construire, avec eux, des espaces où la culture soit un plaisir partagé, à chaque âge de la vie. Les chiffres le montrent : les retraités restent (et resteront) des usagers exigeants, souvent fidèles, toujours curieux.

Un lieu où l’on a envie de revenir, quel que soit son âge, n’a jamais été aussi essentiel. C’est là tout l’enjeu, et toute la promesse, des bibliothèques de demain.

Sources :

  • Ministère de la Culture (Pratique des bibliothèques, Observatoire de la lecture publique)
  • Baromètre SOFIA/SNE/SGDL de la lecture
  • Baromètre du numérique Arcep 2023
  • GfK Livres 2023
  • CEVIPOF – Enquêtes sur les pratiques culturelles des seniors
  • Médiathèque Albert-Legendre (Laval), Médiathèque de Valence

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