Une transition silencieuse mais massive

Si le numérique occupe sans surprise une place inextricable dans la vie des plus jeunes, il serait réducteur d’imaginer que les seniors en seraient déconnectés. La pandémie de Covid-19 a accéléré une tendance déjà amorcée : celle d’une appropriation progressive et créative des outils numériques par les 60 ans et plus. Selon le baromètre du Credoc (2023), 83 % des 60-69 ans et 62 % des 70 ans et plus utilisent désormais Internet au moins une fois par semaine. Un chiffre qui a bondi de près de 15 points en cinq ans chez les plus de 70 ans.

Mais que recouvre ce basculement ? Au-delà du simple accès aux informations et à la communication, c’est toute une palette de pratiques quotidiennes et de nouveaux possibles qui s’ouvrent. Plutôt silencieusement, des millions de seniors naviguent, expérimentent, apprennent, parfois tâtonnent – mais, surtout, construisent un rapport actif au numérique.

Se cultiver, communiquer, s’informer : le numérique au service du lien social

L’un des bouleversements majeurs concerne la communication. Les outils numériques réinjectent du lien dans des vies parfois sujettes à l’éloignement géographique de la famille ou des proches. Applications de messagerie, visioconférences, réseaux sociaux : les moyens d’échanger n'ont jamais été aussi multiples. En 2023, selon l’Insee, plus de 70 % des seniors ayant accès à Internet affirment l'utiliser pour communiquer très régulièrement avec leur entourage (famille, amis, voire petits-enfants à l’étranger).

Les réseaux sociaux, longtemps considérés comme l’apanage des jeunes, séduisent de plus en plus de seniors. Facebook, par exemple, compte une part croissante d’inscrits chez les plus de 60 ans : près de 30 % des utilisateurs français de cette tranche d’âge y possèdent un compte actif (source : We Are Social - Digital Report 2023). Mais, pour beaucoup, l’enjeu dépasse la recherche du divertissement : connaître l’actualité locale, se tenir informé de la vie des proches, ou accéder à des groupes de passionnés, tout devient instantanément possible.

  • Applications de messagerie : WhatsApp, Messenger, Skype ou FaceTime permettent de “voir” la famille, partager des photos ou des événements, briser l’isolement.
  • Accès à la culture : La majorité des musées, médiathèques et organismes culturels proposent aujourd’hui des contenus en ligne, visites virtuelles ou conférences accessibles de chez soi.
  • Information en temps réel : L’accès aux journaux, aux émissions radio et podcasts permet de rester connecté au monde, parfois bien plus que certains plus jeunes, selon l’INA.

On notera ainsi que le numérique n’est pas qu’un amplificateur de liens familiaux ou amicaux ; il devient un vecteur de citoyenneté, d’engagement (même militant, autour de la transition écologique ou du bénévolat) et d’auto-formation permanente.

Santé et bien-être : la révolution discrète de l’e-santé chez les seniors

Alors qu’on associe trop souvent l’avancée en âge à une dépendance accrue au système de santé, le numérique apporte ici des outils concrets d’autonomisation. La télémédecine, véritable accélérateur pendant la pandémie, a su s'ancrer durablement dans les routines : selon le Conseil national de l’Ordre des médecins, 41 % des téléconsultations en 2022 concernaient des patients de plus de 60 ans.

  • Dossiers médicaux partagés : Avec “Mon Espace Santé”, plus de 8 millions de Français ont créé un profil, dont une part significative est senior, facilitant le suivi et l’échange d’informations entre professionnels de santé et patients (source : Assurance Maladie, 2023).
  • Objets connectés : Tensiomètres, glucomètres, applications d’activité physique : ces outils permettent d’ajuster traitements ou comportements de façon personnalisée et parfois de rassurer l’entourage.
  • Information : De nombreux seniors s’informent désormais sur des plateformes telles que Doctissimo ou le site ameli.fr, leur permettant de devenir acteurs de leur parcours de soins.

On note également, grâce au dynamisme des collectivités et des associations, le développement de plateformes de prévention, de forums de patients ou d’ateliers numériques dédiés à la perte d’autonomie. La startup française Ouihelp propose, par exemple, des services d’aide à domicile couplés à des alertes numériques, facilitant la coordination tout en rassurant familles et aidants.

Loisirs, formation, démarches : le panel élargi des activités quotidiennes

Bien plus qu’un simple outil utilitaire, le numérique ouvre de nouveaux champs d’activités souvent insoupçonnés. Bidouiller sur un logiciel de montage photo, apprendre le grec ancien via une application, réserver un train pour découvrir une région pas encore visitée : la liste est quasi infinie.

La montée en puissance de la formation et de l’apprentissage en ligne

De nombreuses plateformes proposent des MOOC (cours en ligne ouverts à tous) sur une multitude de sujets. France Université Numérique indique que près de 22 % des participants à certains cours sont des retraités ou pré-retraités, souvent motivés par la curiosité ou le besoin d’adapter leurs connaissances (source : FUN-MOOC, rapport 2023).

L’informatique lui-même devient un sujet d’apprentissage, preuve de cet appétit. Les ateliers numériques organisés par les mairies, les CCAS (centres communaux d’action sociale) ou les associations telles que Les Petits Frères des Pauvres enregistrent une forte croissance depuis 2018, avec parfois plusieurs mois d’attente tant la demande est forte.

Démarches administratives : facilitation… et obstacles

Avec la dématérialisation, effectuer ses démarches administratives en ligne est désormais la norme : déclarer ses impôts, demander une carte d’identité ou renouveler un permis de conduire n’exigent plus de longues files d’attente. Cet accès simplifié, lorsque maitrisé, est souvent vécu comme un gain de temps et d’autonomie.

  • Accès simplifié : 64 % des 60-74 ans déclarent avoir réalisé au moins une démarche administrative en ligne l’an dernier (Crédoc, 2022).
  • Risques d’exclusion : Néanmoins, 20 % des plus de 75 ans restent en difficulté face à des interfaces parfois peu intuitives, soulignant la nécessité d’un accompagnement sur mesure (rapport du Défenseur des droits, 2023).

Entre promesses et fractures numériques : l’enjeu de l’inclusion

Cette “transformation numérique” des seniors n’est pas homogène, et les chiffres cachent parfois de véritables inégalités. L’écart d’équipement entre la génération des 55-65 ans et celle des plus de 80 ans est encore significatif : si 82 % des premiers sont équipés d’un ordinateur ou d'une tablette, ils ne sont plus que 45 % chez les seconds (source : rapport Nièvre Numérique, 2023).

  • Géographie : Les zones rurales ou peu peuplées sont moins bien équipées, que ce soit en haut débit ou en accompagnement.
  • Facteurs socio-économiques : Le niveau de revenu et le parcours scolaire impactent très directement la familiarité avec le numérique. Selon l’OCDE, la fracture numérique chez les seniors recoupe largement les inégalités sociales.
  • Questions de confiance : Beaucoup de seniors, y compris les utilisateurs réguliers, restent méfiants face à la sécurité de leurs données, à l’arnaque ou à la désinformation (étude Cybermalveillance.gouv.fr, 2022).

D’où le foisonnement d’initiatives locales : Cafés numériques, opérations “Un ordinateur pour tous”, ou encore journées de sensibilisation à la cybersécurité proposées par la gendarmerie ou les collectivités ; autant de réponses concrètes pour limiter l’exclusion. À Lyon, la Maison des Seniors et de la Culture accueille chaque mois plusieurs centaines de nouveaux venus venus découvrir la tablette… ou simplement essayer, dans une ambiance bienveillante type “club”.

Quelles perspectives ? De nouveaux horizons à explorer

Le numérique offre une capacité unique à transformer la perception de l’âge : non plus comme une période de retrait, mais comme un terrain de jeux, d’expression ou d’influence possible. Nombreux sont les seniors devenus bloggeurs, youtubeurs, ou influenceurs, comme la fameuse pensionnaire de “Mamie Boude” ou encore Ginette Kolinka, grande témoin de la mémoire de la Shoah, qui s’est fait le porte-voix d’une histoire vivante sur Instagram.

Demain, les évolutions de l’intelligence artificielle, des objets connectés ou de la réalité virtuelle pourront, par exemple, proposer des expériences sensorielles adaptées, accompagner la rééducation ou la prévention (on pense déjà à l’émergence de simulateurs de conduite destinés à vérifier ses aptitudes de manière ludique). Relevons d’ailleurs que, selon une étude réalisée à Londres (UCL, 2023), le jeu vidéo, adapté et fréquenté par 17 % des seniors anglais, permet non seulement de lutter contre la sédentarité et le déclin cognitif, mais aussi de développer entraide et compétition intergénérationnelle.

Reste à faire en sorte que la “liberté numérique” ne soit pas un privilège mais un bien commun, accessible à tous, quelle que soit la région, le niveau de vie ou l’état de santé. Cela suppose d’inventer, encore et toujours, des formes d’accompagnement plus personnalisées, des outils plus simples, et une écoute attentive aux besoins exprimés sur le terrain.

Pour aller plus loin : ressources utiles et initiatives inspirantes

  • Les Bons Clics – Plateforme spécialisée dans l’accompagnement numérique, entièrement gratuite, qui propose des tutoriels adaptés : lesbonsclics.fr
  • Emmaüs Connect – Programme de lutte contre l’exclusion numérique, ateliers gratuits et points d’équipement sur tout le territoire : emmaus-connect.org
  • Le portail “Mon Espace Santé” pour faciliter le suivi médical : monespacesante.fr
  • La Maison des Seniors et de la Culture – Lyon : Ateliers, événements, accompagnement, plus d’infos sur maisonseniors.lyon.fr

L’essentiel, aujourd’hui, n’est pas de tout maîtriser mais d’oser essayer, d’accepter de se tromper, de demander un coup de main. Le numérique, loin d’être une barrière, devient source de rencontres, d’expériences et de découvertes : une aventure collective et individuelle, qui n’a rien d’une affaire d’âge mais tout d’un formidable terrain d’émancipation. Sources principales : INSEE – Credoc – Défenseur des droits – We Are Social – Assurance Maladie – FUN-MOOC – OCDE – Cybermalveillance.gouv.fr – UCL London – Les Bons Clics – Emmaüs Connect.

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