Quel regard les plus de 60 ans portent-ils aujourd’hui sur la poésie ?

La poésie occupe-t-elle encore une place dans la vie des lecteurs et lectrices de plus de 60 ans ? La question semble presque anachronique tant le genre poétique est souvent relégué, dans l’imaginaire collectif, au rayon des souvenirs scolaires ou des volumes poussiéreux. Pourtant, un regard plus attentif révèle une réalité nuancée, loin des clichés. Si les seniors ne sont pas forcément les premiers évoqués lorsqu’il s’agit de parler de nouveaux poètes ou de best-sellers littéraires, la poésie conserve auprès d’eux un statut particulier, entre fidélité intime, curiosité renouvelée et transmission.

Panorama de la lecture poétique : chiffres à l’appui

Dresser une cartographie précise du lectorat poétique n’est jamais facile. En France, la grande enquête d’Harris Interactive menée pour le Centre national du livre (2022) indique que 55% des personnes de plus de 60 ans déclarent lire au moins un livre par mois, tous genres confondus. Sur cette population, seuls 18% disent lire parfois ou souvent de la poésie.

Plus parlant encore, l’enquête “Les Français et la poésie” (BVA/Printemps des Poètes, 2019) révèle que la proportion de lecteurs réguliers de poésie diminue légèrement avec l’âge :

  • 19% chez les 18-34 ans
  • 17% chez les 35-59 ans
  • 15% chez les 60 ans et plus

Les seniors n’abandonnent donc pas la poésie, mais ils n’en font pas le pilier de leur bibliothèque. Cependant, cela ne traduit pas un rejet. Il s’agit davantage d’un rapport évolutif au genre.

Derrière les chiffres, des pratiques variées et personnelles

“La poésie, j'y retourne toujours”, confie Denise, 68 ans, lors d’un atelier d’écriture intergénérationnel à Lyon (source : France 3 Auvergne-Rhône-Alpes). Cette remarque, souvent entendue lors d’événements consacrés à la poésie, met en lumière une dimension essentielle chez les plus de 60 ans : la poésie ne disparaît jamais vraiment. Elle revient à travers des habitudes discrètes ou des occasions particulières.

Voici quelques formes prises par la lecture poétique chez les seniors :

  • Ressortir un recueil fétiche : Les poèmes appris à l’école, les auteurs-phares de leur génération (Prévert, Aragon, Apollinaire, Ronsard...) restent présents. Nombreux sont ceux qui gardent un recueil sur leur table de chevet, à lire à petites doses.
  • Participer à des événements : Festivals comme le Printemps des Poètes ou nuits de la poésie attirent aussi des publics seniors, souvent attachés à la forme orale de la poésie.
  • Créer et partager : De plus en plus de seniors écrivent leurs propres poèmes, notamment dans des ateliers ou sur Internet (ex. : plateformes comme “Poetica”, “Short Édition” : source Le Monde, 2021).
  • Transmission familiale : Réciter des poèmes aux petits-enfants, offrir un livre de poésie lors d’un anniversaire… la poésie reste, pour certains, un lien intergénérationnel vivant.

Plaisir de la poésie : une affaire de génération ?

On l’entend souvent : “La poésie, c’était mieux avant.” Est-ce un simple élan nostalgique ? Les plus de 60 ans, pour beaucoup, ont traversé une France où les poèmes étaient au cœur de l’éducation – l’apprentissage par cœur de La Cigale et la Fourmi, les anthologies dans le cartable, la fête des mères ponctuée de vers tendres.

Selon une étude menée par l’INSEE (2021) sur la culture chez les 60-74 ans, la poésie fait partie des genres évoqués avec le plus de “souvenirs heureux”, derrière le roman mais devant les essais. Ce passé influence-t-il les pratiques contemporaines ?

  • Oui, sur le choix des auteurs : Les poètes classiques (Hugo, Baudelaire, Verlaine…) dominent encore les pratiques. Peu d’ouverture sur la poésie contemporaine, bien qu’elle progresse grâce à des médiations (lectures publiques, bibliothécaires, associations).
  • Moins sur la recherche d’innovation : Les seniors se montrent parfois curieux des formes nouvelles : slam, chanson, poésie sonore... Le succès du slameur Grand Corps Malade dans toutes les générations en est le témoin (Le Figaro, 2020).

Pourquoi la poésie reste-t-elle pertinente après 60 ans ?

Derrière les chiffres et les souvenirs, un constat s’impose : la poésie n’apparaît pas en tête des lectures, mais elle reste pertinente pour plusieurs raisons :

  • Un accès à l’émotion brute : À une période de la vie où l’on revendique le droit à la nuance, la poésie offre une matière à réfléchir, s’émouvoir, sans réponses toutes faites.
  • Un art de la lenteur : Lire un poème, c’est s’autoriser à ralentir, à relire, à savourer le mot juste. Un luxe à l’heure du zapping numérique.
  • Un outil face à la solitude : Selon le rapport de la Fondation de France (2022 : “Les solitudes en France”), 23% des plus de 60 ans disent se sentir parfois isolés. La poésie agit comme un “compagnon immobile”, pour citer Paul Éluard.
  • Une ressource pour la mémoire : Réciter quelques vers, solliciter l’intelligence mémorielle, permet d’exercer sa mémoire et de garder vivante une forme d’agilité intellectuelle (Cerveau & Psycho, 2022).

Poésie et numérique : nouvelles façons de lire après 60 ans

L’accès à la poésie a changé au fil des décennies. Si le livre imprimé reste central, les seniors n’ignorent pas les nouvelles manières de lire et d’écrire.

  • Poésie sur Internet : Le site “Poésie française” (plus de 25 000 visiteurs uniques par mois selon SimilarWeb, 2023) attire un lectorat varié, dont près de 30 % de plus de 55 ans : signe que la poésie circule en ligne.
  • Ateliers en visioconférence : Simple, accessible, le format “atelier-poésie à distance” séduit, que ce soit dans des cafés “littéraires virtuels” ou via des groupes Facebook spécialisés.
  • Poèmes à écouter : Podcasts, vidéos, lectures à voix haute font émerger de nouveaux usages, très prisés de ceux qui souhaitent redécouvrir la poésie sans fatigue visuelle ou pour le plaisir de la voix.

Là encore, si l’approche reste parfois prudente, la curiosité n’est pas absente. La poésie, genre ancien, s’adapte à ces outils pour toucher le public senior de manière inattendue.

Transmettre la poésie : la lecture, acte de partage

Cheminer avec la poésie, après 60 ans, c’est aussi vouloir transmettre. Au-delà du plaisir solitaire, nombreux sont les seniors à voir dans la poésie une passerelle vers leurs enfants, petits-enfants, amis. Les bibliothèques municipales en témoignent : lors d’initiatives comme “Paroles partagées” (ville de Nantes), la participation senior aux lectures intergénérationnelles est particulièrement forte. La poésie, parce qu’elle est concise, rythmée, se prête parfaitement à ce passage de témoin.

Ce goût pour la transmission s’observe enfin dans l’écriture personnelle : carnets de poèmes, self-publishing sur internet, voire publication dans la presse locale ou associative.

Entre fidélité et renouveau, une place préservée mais discrète

Si la poésie n’occupe pas la première place dans les rayonnages ou les statistiques de lecture des plus de 60 ans, elle conserve un profond ancrage. Fidélité à des auteurs de jeunesse, mais aussi curiosité pour de nouvelles formes (slam, poésie numérique, ateliers), la relation des seniors à la poésie témoigne avant tout d’un rapport unique : fait de mémoire, d’émotion et d’invention. La poésie, pour ce public, demeure l’expression privilégiée lorsque les mots du quotidien se révèlent insuffisants.

À l’heure où la société interroge le vieillissement, le rôle des seniors, leur isolement ou leur curiosité, il serait dommage de sous-estimer la place de la poésie dans ces parcours individuels. Et si, finalement, la poésie n’avait pas fini de surprendre, y compris bien après 60 ans ?

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