Des habitudes de lecture en pleine mutation

Depuis plusieurs années, la question du format de lecture divise les amateurs du livre. Papier ou numérique, chaque camp défend ses habitudes et ses préférences. Mais derrière ce débat, une réalité demeure : le rapport au livre évolue, et chez les seniors, la tendance mérite un éclairage nuancé. Loin des clichés, les plus de 60 ans font preuve d’adaptabilité, jonglent entre tradition et modernité, et affichent des comportements parfois surprenants.

Quelques chiffres marquants sur la lecture chez les seniors

Pour comprendre ces changements, rien ne vaut un regard appuyé sur les chiffres. Selon l’édition 2023 du Baromètre SOFIA/SNE/SGDL sur les usages du livre, 89 % des plus de 60 ans déclarent lire des livres, un chiffre qui reste stable au fil des ans, attestant du lien solide entre cette génération et la lecture (source : Ministère de la Culture).

  • 75 % des lecteurs seniors favorisent encore le format papier.
  • 31 % ont déjà lu un livre au format numérique (ebook, tablette, liseuse ou smartphone).
  • Parmi les lecteurs de livres numériques, près de 60 % citent le confort de lecture (taille de police ajustable, lumière intégrée, légèreté) comme principal atout.
  • La part de seniors équipés d’une liseuse électronique progresse, atteignant environ 18 % en 2023, contre 12 % en 2019 (Hadopi/GFK).

Même si la lecture numérique pénètre lentement dans les usages des 60 ans et plus, elle s’installe durablement, portée par des évolutions technologiques et des enjeux nouveaux en matière de mobilité ou de confort visuel.

Pourquoi ce goût persistant pour le livre papier ?

La fidélité au papier s'ancre dans plusieurs dimensions : sensorielle, culturelle, sociale. Les seniors citent régulièrement :

  • Le plaisir du contact : toucher, odeur, maniement du livre, autant de sensations associées à l’expérience de lecture.
  • Une fatigue visuelle moindre : malgré les progrès des écrans, beaucoup estiment que la lecture prolongée sur papier reste plus douce pour les yeux, notamment pour ceux souffrant de presbytie ou de sécheresse oculaire.
  • Des habitudes ancrées : la génération des baby-boomers a grandi avec les bibliothèques remplies et les librairies comme lieux de vie sociale.
  • L’aspect cadeau ou objet à transmettre : le livre papier conserve sa charge émotionnelle, ses dédicaces, ses annotations.

Selon une enquête de la fondation CNL/Ipsos (2022), près de 70 % des seniors estiment que le livre papier reste irremplaçable pour l’immersion et la compréhension de longs textes.

Mais le numérique séduit, et plus qu’on ne le croit

Loin de se sentir dépassés, nombre de seniors osent franchir le pas du livre numérique. Cette transition se fait souvent grâce à plusieurs leviers :

  • Facilité d’accès : la possibilité d’emporter une bibliothèque entière en voyage, sans le poids, séduit beaucoup de retraités globe-trotteurs.
  • Prix avantageux : l’offre de livres gratuits ou à prix réduit séduit des lecteurs économes.
  • Accessibilité : agrandir la police ou passer en mode nuit offre une expérience de lecture adaptée à tous, y compris pour les troubles visuels.

L’étude Hadopi (2023) note ainsi que plus de 40 % des utilisateurs seniors de livres numériques citent “lire en toutes circonstances” comme une raison de leur adoption, devant le prix ou la curiosité technologique.

Le rôle des bibliothèques et des formations

De nombreuses bibliothèques proposent aujourd’hui des ateliers numériques pour familiariser les seniors avec la liseuse ou l’application de prêt. À Paris, la Bibliothèque publique d’information (BPI) signale un doublement du prêt d’e-books parmi les plus de 60 ans entre 2018 et 2023 (bpi.fr).

Les clubs de lecture, souvent animés par des médiathécaires ou des bénévoles, deviennent également un terrain d’exploration pour ces nouvelles pratiques, en levant les freins techniques et en encourageant l’entraide.

Les freins à la lecture numérique chez les seniors

Pour autant, la bascule vers le tout-numérique est loin de se faire sans heurts. Parmi les obstacles signalés par les seniors eux-mêmes ou relevés dans les études récentes :

  • Manque de familiarité technologique : l’achat, la configuration, voire la gestion des droits numériques (DRM) demeurent complexes pour certains.
  • Attachement à la matérialité : le livre-objet, le plaisir de feuilleter, mais aussi le rôle de la décoration, persistent.
  • Peu d’accompagnement dédié : beaucoup regrettent un manque de conseils personnalisés lors de l’achat d’une liseuse ou de la souscription à une plateforme numérique.
  • Craindre la panne ou la perte : à l’idée de voir disparaître du jour au lendemain leur bibliothèque virtuelle en cas de souci technique, certains seniors restent frileux.

Un point ressort dans plusieurs études (CNL, SOFIA) : la valeur patrimoniale du livre, intimement liée à la culture et au vécu, est un repère structurant pour de nombreux lecteurs de 60 ans et plus.

Un lectorat senior moins homogène qu’il n’y paraît

Quand on parle de « seniors », il serait réducteur de considérer un groupe uniforme. En réalité, les comportements diffèrent nettement selon :

  • L’âge : les 60-69 ans s’initient nettement plus au numérique que les 80 ans et plus.
  • Le niveau de diplôme : plus il est élevé, plus l’appétence à la lecture numérique progresse.
  • Le lieu de vie : citadins et périurbains s’équipent plus vite que les ruraux.
  • L’appétence pour la nouveauté : certains seniors n’hésitent pas à multiplier les supports (smartphone, tablette, liseuse, audio-books), d’autres restent fidèles à la presse ou au roman papier.

Un chiffre vient nuancer la supposée “fracture numérique” : selon l’INSEE (2023), 64 % des 60-75 ans utilisent Internet tous les jours. Parmi eux, la consultation de livres numériques se développe, avec une poussée chez les 60-69 ans, signe qu’un nouveau profil de senior, “connecté” et avide de découvertes, émerge.

Même les livres audio font leur entrée

Autre tendance, la montée des livres audio, accessibles via smartphone ou tablette, qui séduisent pour leur simplicité et leur côté pratique (ex. écouter un roman en jardinant ou en faisant de la marche). Audible et Storytel constatent une hausse de 28 % des utilisateurs seniors ces deux dernières années (source : communication presse Audible 2023).

Le choix du format : une question de situation… et de plaisir

Plasticité : voilà sans doute le mot qui définit le mieux la lecture chez les seniors aujourd’hui. Beaucoup alternent déjà entre les supports, selon le contexte :

  1. Lecture à domicile, au coin du feu, pour savourer un roman classique ? Le papier s’impose naturellement.
  2. En vacances, ou pour emporter plusieurs polars dans son sac ? La liseuse allège les bagages.
  3. Lecture de presse, revues, essais sur l’actualité ? Tablette et smartphone prennent le relais, portés par des applications comme Cafeyn ou LeKiosk.

Le livre numérique, loin de remplacer le papier, vient souvent le compléter. Il permet aussi l’accès à des œuvres épuisées, à la littérature étrangère, ou à une lecture adaptée à une vie en mouvement.

Vers une cohabitation durable des deux formats

À l’heure où les usages se bougent, le débat “papier ou numérique” chez les seniors ressemble de moins en moins à un duel, et de plus en plus à une cohabitation. Les exigences d’une génération curieuse, exigeante, lucide sur ses envies, façonnent le marché du livre.

  • Les maisons d’édition soignent autant leurs éditions papier que leurs catalogues numériques.
  • Les plateformes investissent dans la lisibilité, l’ergonomie et l’accompagnement à destination des plus de 60 ans.
  • Les livres sont accessibles sous plusieurs formats (papier, ebook, audio), offrant à chaque lecteur le choix de son mode de découverte.

En définitive, ces évolutions racontent surtout une histoire d’appétits sans cesse renouvelés, d’envies de transmission, de plaisir de lire ensemble ou seul, autour d’un objet — ou d’un fichier —, toujours porteur de sens et d’émotions. Les seniors, longtemps tenus à l’écart des évolutions numériques, prouvent chaque jour qu’ils savent s’emparer de l’innovation sans renier ce qui les a construits : le goût du beau livre, de la belle phrase, et du dialogue entre les générations.

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